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Une musique urbaine d’Indonésie: le kroncong

Vous avez sans doute déjà remarqué mon attirance pour les musiques du passé, pour les 78 tours, pour les musiques hawaïennes… Je vous propose ici un texte (en partie écrit il y a plusieurs années mais qui n’a jamais été édité) sur une musique populaire d’Indonésie, le kroncong. C’est en écrivant l’article sur Hawaï que mon attention a été attirée par “Miss Ninja” et sa chanson dans le style des îles mais qui est aussi du kroncong. Et ce n’est pas la seule “miss”… il y en a bien d’autres…

Le gamelan indonésien est bien connu en Occident depuis de nombreuses années mais il n’est pas représentatif de l’ensemble de la musique indonésienne. Ceci n’est pas étonnant quand on connaît l’immensité géographique et la diversité ethnique de l’Indonésie. Avec ses 13.600 îles et ses 360 groupes ethniques, l’Indonésie comporte la plus grande population de musulmans au monde. Les nombreuses incursions d’influences étrangères – l’hindouisme et le bouddhisme du 3e au 14e siècles, l’Islam du 11e au 15e siècles, les Portugais au 16e siècle, les Hollandais du 17e siècle à la Seconde guerre mondiale, et les courtes occupations britannique et japonaise – ont toutes laissé des héritages musicaux que l’on peut retrouver dans les différents styles.

Les origines du kroncong remontent à au moins 1880 mais les différents ingrédients qui l’ont nourri étaient déjà présents dès le 16e siècle, époque des comptoirs commerciaux des Portugais. Comme toutes les musiques urbaines, le kroncong est un syncrétisme, un hybride qui a été créé par des populations elles aussi hybrides. Les Portugais ont navigué de par les mers pour faire du commerce et ont installé en Indonésie des comptoirs. Ils ont apporté en même temps leurs instruments (des violons et autres instruments à cordes) et leurs mélodies. Le mélange de marins et d’esclaves portugais, africains, indiens et malais a créé un groupe spécifique d’Eurasiens lusophones qui se sont installés à Batavia (Jakarta) et ont épousé des Indonésiennes. A la fin du 19e siècle, ils s’étaient suffisamment intégrés à la vie locale pour être considérés comme indigènes. C’est ce groupe qui est à la base du kroncong.

Miss Eulis & Miss Jacoba

Au début du 20e siècle, lors des premiers enregistrements, c’est une musique de caractère rural. Dans les années 20, les trios de guitare, flûte et violon des origines se transforment en petits orchestres, comprenant en plus des instruments initiaux un piano, une trompette, un violoncelle, une clarinette, un banjo, une mandoline et d’autres instruments. Les artistes deviennent professionnels et le son devient urbain. Les nouveaux interprètes ne sont plus seulement eurasiens mais aussi indonésiens et indochinois, apportant leurs propres influences.

Dans les années 30, le kroncong est soumis à diverses influences, surtout grâce à la diffusion des 78 tours. La guitare hawaïenne et le tango argentin sont en vogue dans le monde entier et l’Indonésie ne fait pas exception. A cette époque, la plupart des interprètes de kroncong sont des femmes. Elles se font appeler “Miss ” : Miss Ninja, Miss Jacoba, Miss Louise… Elles interprètent du kroncong, du blues kroncong, du slowfox kroncong, des tangos, des valses et parfois un mélange de kroncong, de tango, de yodel et de chanson hawaïenne. Avec la propagation du son dans les films au début des années 30, le kroncong prend un autre départ. Il gagne en popularité grâce à son utilisation dans les films.

Gesang et son orchestre

Après la guerre, le son devient plus indonésien à cause de l’interdiction de toutes influences européennes pendant l’occupation japonaise. Ce qui a survécu est le kroncong le plus pauvre. Il est considéré comme politiquement correct par Sukarno (1949-1965) et est promu comme une forme d’art culturellement significative. Pendant son régime, le pays reste isolé des influences occidentales, permettant au kroncong de se développer comme une musique nationale à part entière.

Depuis la fin des années soixante, le public, les interprètes et les compositeurs sont devenus plus vieux et le répertoire a cessé de s’accroître. D’autres genres de musique comme le dangdut ou la pop rapportent plus de gloire et d’argent. Le kroncong continue cependant à être joué dans les night-clubs, les salles de concerts et dans les communautés rurales. Beaucoup de villages ont leurs propres musiciens et par conséquent il y a de nombreuses variations régionales. Mais aujourd’hui, des rappeurs indonésiens se sont emparés du style.

Bien que les instruments et le style de chant ont clairement des origines européennes, la progression des accords surprend l’oreille occidentale et ajoute aux chansons une atmosphère éthérée et troublante. La musique n’est que peu connue en Occident mais elle possède une douce beauté dans sa forme la plus simple.

Quelques références:

Kroncong. Early Indonesian music vol.1 (MZ0113) est le disque qui regroupe des enregistrements anciens, issus de 78 tours et qui fait chanter les “miss”. Malheureusement, les notes sont écrites en japonais…

Street music of Java (MZ1257) reprend des enregistrements de musiciens des rues, mêlant kroncong et autres styles traditionnels.

Sumatra : kroncong moritsko (MZ2228) dans l’excellente série du label Tradisom sur les traditions du monde ayant des origines portugaises propose des enregistrements récents (avec quelques exceptions) et un livret très complet en informations.

Gesang est le compositeur de nombreux morceaux célèbres, dont Bengawan solo. On le retrouve, ainsi que d’autres chanteuses comme Waldjinah, sur Gesang Kroncong Group: Bengawan solo (MZ0276) et sur Gesang: Bengawan solo. Lagu-lagu keroncong karya Gesang (MZ1680). Deux chanteuses connues sont Hetty Koes Endang et Waldjinah, déjà citée. Leur répertoire reprend des morceaux célèbres du kroncong mais également de la pop javanaise. Pour Waldjinah, je propose l’album Classical keroncong – Rindu malam (MZ2943) et pour Hetty Koes Endang, Keroncong pilihan (MZ2582) où elle est accompagnée de l’orchestre traditionnel Orkes Kroncong Bintang Jakarta. Ses autres productions oscillent entre du kroncong pop et de la pop dans le style le plus pur années 80, avec pleins de synthés. Chez les hommes, Toto Salmon est un chanteur reconnu. Son album Album emas keroncong (MZ2835) est un bon exemple de sa voix douce.

Et pour compléter cette discographie, n’oublions pas MZ0270, Mz0271, Mz0274, Mz0275 et Mz1244.

Lien 1: un article de Paul Vernon qui m’avait inspirée, et qui parle aussi des 78 tours

Lien 2: Kroncong Protol, ou le kroncong rap

Lien 3: le texte d’où viennent les photos (sauf Gesang, qui vient du livret du MZ1680)

Quelques liens

Robert Millis (Climax Golden Twins) est parti à la découverte des 78 tours en Inde. Une interview.

Des photos du Victrola. Et un article dans Art Forum.

Music, Film, and Lifestyle of a Bygone Era: Earth is no resting place.

Une interview de Stuart Ellis de Radiodiffusion Internasionaal.

Un retour en arrière en quelques liens

Lundi passé, j’ai été écouter Ian Nagoski parler de sa collection de 78 tours et passer les morceaux qui le touchaient le plus. Je n’étais pas la seule: Diagonal Thoughts a écrit un article à ce sujet, c’est aussi une réflexion sur les collectionneurs de 78 tours et sur les “sharity blogs”. A ce sujet (et sur les nouvelles manières non officielles de diffuser la musique), il y a un dossier très intéressant dans le Wire du mois de novembre.

via Excavated Shellac, qui lui aussi réfléchit sur le partage de musique,

et retour sur l’article de Benoit Deuxant à propos de Black Mirror, compilé par Ian Nagoski.


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